L'économie Internet en 2011 : Bulles et opportunités

La triomphale introduction en bourse de LinkedIn, réseau social pour les professionnels, et le rachat à prix d'or de Skype par Microsoft, font craindre l'explosion à terme d'une nouvelle bulle internet, dix ans après celle de 2002. Mais est-ce vraiment pour cette année ?

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LinkedIn a réussi en fin de semaine dernière une triomphale entrée en bourse. Le titre LNKD a cloturé sa première séance à 109,44 $ US (+109,44%), valorisant la société à plus de 10 milliards de dollars alors que son bénéfice 2010 plafonnait à 3,4 millions de dollars et que l'année précédente affichait une perte de 4 millions.

Peu de jours auparavant, Skype se faisait racheter par Microsoft pour la coquette somme de 8.5 M$, provoquant quantité de réactions sceptiques quant à sa compétence à transformer positivement un investissement excessif pour une société surtout connue pour offrir des services gratuits.

Serait-on en présence d'épiphénomènes ou plus généralement d'une nouvelle bulle internet gonflée à la multiplication d'innovations technologiques, à l'abondance des moyens de financement et à l'émergence de nouveaux marchés, déjà formée et prête à éclater ?

L'innovation en Streaming

L'innovation sur Internet tend de plus en plus à ressembler à un streaming continu de mises à jours et de nouveautés. Perpétuant la maintenant ancienne "loi de Moore" qui énonce que la capacité des processeurs est doublée tous les 18 mois, les récentes avancées matérielles ont permis l'éclosion d'une impressionnante palette de produits et services. Le marché est presque totalement renouvellé à chaque sortie d'une nouvelle tablette ou d'un nouveau smartphone, aujourd'hui deux fois plus rapide et deux fois moins cher qu'un ordinateur sorti en 2000.

Parallèlement à ces progrès dans le hardware, la généralisation de plateformes comme Google, Facebook ou Twitter a permis de constituer des terreaux très fertiles pour l'économie des "apps" (applications) et social games, aussi peu onéreux que populaires. L'ascension fulgurante de Zynga qui doit tout à Farmville, jeu apparemment inoffensif né sur Facebook et rapidement adopté par des millions d'accros à travers le monde, est d'ailleurs croustillante : A peine 4 ans après sa création et grâce à ses 250 millions d'utilisateurs réguliers, la société est valorisée à ... 10 milliards de dollars. 

Du cash à tous les étages

Les besoins initiaux des équipes de développeurs n'excédant généralement pas les dizaines de milliers d'euros, les Business Angels ont investi de grandes sommes d'argent dans le développement de nouvelles start-up. Et additionnées, ces sommes ont, selon une étude de l'université du New Hampshire, vite fait de représenter quelques 20 milliards de dollars pour les seuls US, soit à peine 2 milliards de moins que les 22 milliards investis par les VC's sur la même période de temps.
Il est également vrai que les plus importantes sociétés comme Andreessen Horowitz ou Kleiner Perkins Caufield & Byers ont également investi des sommes très conséquentes dans l'accompagnement prolongé de grandes cylindrées telles que Facebook, Twitter ou Skype afin de préparer un rachat ou une introduction en bourse.

Mais fait nouveau, ces financements ne sont plus cantonnés à la seule amérique, qui représente traditionnellement la plus grande part du gateau, et sont aujourd'hui définitivement mondialisés.

Des investissements mondialisés

L'Europe confirme ainsi sa place grandissante dans la compétition des services internet avec des services innovants et à succès comme Spotify pour la musique, Vente privée pour l'habillement ou Skype pour la téléphonie.

Et c'est surtout vers l'Est que le centre de gravité de cette nouvelle net-économie se déplace, vers les pays émergents et la Chine - avec une population connectée qui devrait passer de 457 millions en 2010 à plus de 700 millions en 2015, que le Boston Consulting Group envisage désormais comme marché le plus dynamique et prometteur.
Ce sont de nouveaux noms qui monopolisent désormais l'attention d'investisseurs enthousiastes à l'idée de se positionner à temps sur des marchés qu'ils voient très juteux. Baidu, Tencent, Ali Baba, RenRen, Yoku, Sohu, Sina, et leurs centaines de millions d'utilisateurs potentiels respectifs, sont investis des plus grands espoirs de réussite financière.

Les dangers de cet optimisme débridé restent pourtant réels. Au delà même de la pérennité de ces services qui souffre d'un cadre politique et réglementaire dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas très stable et n'offre aucune garantie de visibilité au delà d'un très court terme, l'originalité des services offerts est trop souvent basique et très limitée ; les sites sont pour la plupart des clones parfaits des Youtube ou Ebay occidentaux sans en posséder encore leur génie marketing et leur savoir-faire en matière d'innovation.

Mais nonobstant ces défauts de visibilité et l'évidence de l'existence d'une bulle, les investissements continuent d'affluer en se basant sur le constat d'une configuration "Plus 1995 que 1999" : La bulle est certaine mais ne devrait pas éclater dans l'immédiat et il est donc encore possible aux yeux des investisseurs de continuer à souffler dedans pour se retirer le moment venu.
Avis aux prochains acheteurs.

L'infobésité : Fantasmes et réalités

Migraines de fin de journée, invasions quotidiennes de spams et longues errances sur la toile ont vite fait d'accuser l'information d'être disponible en trop grande quantité : L'infobésité (pas encore dans le Robert) est mère de tous les maux et première responsable de pertes d'attention ou d'incapacité à rester concentré suffisamment longtemps pour permettre la réflexion. La certitude d'être au contact d'informations capitales au prochain clic provoquerait même le délaissement des dîners de famille en face de la télévision ou d'assommantes lectures nocturnes destinées à écraser les insomnies.

Ces impressions sont régulièrement renforcées par des panoplies de chiffres très explicites quant à une overdose d'information disponible au risque d'engendrer une confusion non seulement fausse mais également dangereuse.
En effet, si tout le monde est d'accord pour dire que l'information n'a jamais été aussi abondante, rien ne permet d'affirmer qu'il y en ait trop.

En se focalisant sur l'objectivité des chiffres relatifs à l'explosion des informations disponibles - c'est-à-dire stockées quelque part sur des serveurs, les experts commettent plusieurs imprudences dont celles-ci :

  • Pour être réelle, l'ampleur de la progression de la quantité d'information disponible n'en est pas moins contestable. Les millions et zillions de bytes annoncés sont spectaculaires mais veulent dire un peu tout et n'importe quoi. Ainsi, une très grande part de l'explosion des chiffres s'explique par la simple conversion des fichiers Vidéo et Photo au format HD, multipliant d'un coup et artificiellement les chiffres par plusieurs dizaines.
  • Nombre d'informations sont relayées à l'identique ou à peine modifiées, des milliers de fois, et sont néanmoins comptabilisées à chaque fois comme si elles étaient uniques. La redondance est difficilement identifiable et les indicateurs actuels n'en tiennent aucunement compte.
  • D'autres études spécifiques loin de laisser penser que l'homme moderne subirait une indigestion d'informations, démontrent qu'au contraire, chaque information unique est lue ou visualisée par un nombre moins important de personnes qu'auparavant.
  • L'essentiel de la production et de la consommation d'informations regarde une ultra minorité de personnes sur le Web. Ce n'est absolument pas tout le monde qui avale l'équivalent de 6 quotidiens par jour.

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En résumé, l'omniprésence d'un seul indicateur imparfait, le byte de données, devrait inciter à plus de prudence et empêcher de livrer des conclusions trop hâtives sur le bombardement supposé de nos esprits. En n'acceptant pas la nuance, en mettant par exemple sur le même plan l'utilité de l'information pouvant être contenue dans 1 demi-méga de fichier texte et celle contenue dans un demi-Giga de video-clip, l'essentiel des études ne démontre qu'une seule chose : Le commerce des serveurs de données se porte très bien et cela devrait continuer un bon moment, pour s'envoler au-delà même des 5% d'éléctricité actuellement consommés dans les seuls Etats-Unis.

Ma conviction est que les discours sur un excès de l'offre ne doivent pas se développer car ils sont loin d'être innocents et peuvent même être considérés comme dangereux. Le sentiment d'impuissance manifesté parfois face au "déluge de données" s'explique plus par le manque d'aptitude et l'impréparation de nos cerveaux à recevoir et à gérer des informations transitées par de nouveaux médias que par un excès de l'offre. Cet excès supposé est d'ailleurs une antienne aussi vieille que le concept même d'information, et elle est par exemple très bien analysée par Eco dans Le Nom de la Rose, génial roman mettant en scène des moines obscurantistes qui voient la connaissance comme un péril et la bibliothèque comme un terrain de conflit.

Aujourd'hui plus que jamais, notre effort doit se porter sur la connaissance des médias et sur le développement des nouvelles formes d'apprentissage pour les enfants et pour l'ensemble des générations, qui ont toutes soif d'aborder le maximum d'informations avec le maximum d'utilité.
Il est en effet temps de s'éloigner de l'origine latine d'informer, informare, donner forme : tout le défi de la société de l'information réside dans le fait de savoir utiliser l'information et non plus d'être utilisé par elle.

De Frontpage à la Curation : l'histoire du Web continue de s'écrire

Paper.li, Scoop.it, Flipboard et Storify sont les nouvelles plateformes vedettes du Web. Pratiques et attendues par les internautes, elles inventent un mot, la curation, et remettent en cause les principes de domination des médias traditionnels les plus conservateurs.

Au début du web, l'équation était assez simple à comprendre, pas trop éloignée de ce qui pouvait se faire dans le pré-numérique : Il y avait d'un côté une minorité, les producteurs de contenus, qui mettaient en ligne du texte, beaucoup, de la photo, assez, et quelques vidéos et animations, et de l'autre, une majorité, encore peu nombreuse, de possesseurs de modems capables de trouver et de lire ces contenus. Et si d'aventure on en venait à trouver un contenu un peu moins médiocre que les autres, c'était un clic droit et l'on envoyait tout ça dans un dossier soigneusement nommé et rangé.

Puis très vite, parallèlement à l'apparition des lignes haut débit, les technologies numériques et logicielles vinrent à se développer et transformer progressivement les usages. Des blogs et des sites spécialisés commencèrent peu à peu à voir le jour et accueillir le meilleur et le pire des captures photographiques et vidéo, qui devenaient de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que les appareils baissaient en prix et augmentaient en qualité.
Les plateformes comme MySpace et Skyblog ressemblaient à des bazars sans nom, cacophoniques et peu attirantes nonobstant leur phénoménal succès. C'est à cette époque que Google pouvait commençait à triompher en devenant l'arme indispensable pour répertorier, indexer et retrouver tel groupe de musique super cool ou telle collectionneuse de tickets de ciné et adepte de l'introspection photographique.

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Le web, un tonneau de Danaïdes
Puis vint Facebook, certes plus sobre mais qui très vite allait s'avérer être comme le reste de l'Internet du nouveau siècle, un tonneau de Danaïdes où des tonnes de photos et des millions de vidéos peuvent se partager sur le site chaque jour et s'ajouter aux 3000 twitts/seconde ou aux 24 heures de vidéo uploadées sur YouTube pour chaque minute écoulée.

Les nouvelles pratiques de partage de morceaux de musique, de vidéos, de photos, de statuts sur sa forme du lundi matin ou de ses résolutions pour le week-end, auront achevé de rendre le monde infobèse.
L'information déborde et il n'est plus un sujet ou une thématique qui ne propose du contenu à lire pour des générations et générations d'internautes un peu pris au dépourvu.
Google ne fonctionnant plus aussi bien - il n'est pas rare désormais qu'on ne trouve rien de pertinent sur un sujet sur les 3 premières pages, et ne proposant pas réellement une hiérarchie qualitative et intelligente des résultats proposés, de nouveaux moyens algorithmiques et humains voient aujourd'hui le jour, comme Pearltrees, Scoopt.it, Storify ou encore FlipBoard pour les tablettes.

Les atomes et les molécules de l'information
Ces outils, dits de Curation, proposent de réduire le bruit inutile et polluant contenu dans les masses d'informations, et offrent aux internautes et aux marques la possibilité d'agréger les informations éparpillées sur différents médias et différentes plateformes afin de les organiser, éditorialiser et partager. Chaque internaute peut désormais se transformer en Curator, capable d'organiser les salles de ses univers virtuels ou de participer à des travaux collectifs de collecte et de partage d'informations, sur un sujet ou un autre.

Parmi les nombreuses questions que peut soulever l'apparition de ces nouvelles plateformes et techniques de traitement des informations, il en est une qui concerne particulièrement les médias et producteurs de contenus qui ne cessent de s'interroger sur le caractère menaçant ou opportun que peuvent représenter ces nouvelles évolutions.  
En réalité, ils ne réalisent que trop tard que l'appropriation de l'agrégation des contenus par les internautes se situe au coeur même des profondes modifications introduites par le numérique.
Prenons l'exemple de l'industrie du disque et observons que les pratiques de téléchargement sont venues fortement bousculer les habitudes d'agrégation imposées par les labels sans que ceux-ci s'en rendent compte puisqu'ils ont longtemps continué et continuent encore de proposer des "albums" (le mot employé est parlant) dont le format répond surtout à une nécessité de compléter les 3 ou 4 hits voulus par le public par des titres de moindre importance mais capables de justifier l'achat d'un LP, nécessairement plus cher.
Prenons également l'exemple d'un quotidien de presse. N'est-ce pas là aussi une agrégation forcée de contenus proposée au lecteur ? Les mots-croisés, les cotes boursières et le Sudoku sont-ils appréciés de la même manière ? J'achète un journal mais est-ce que pour autant je "consomme" l'intégralité de celui-ci ? Suis-je tenu de lire le courrier des lecteurs du Figaro lorsque je parcours ses pages d'actualité internationale ?

Curation horizontale Vs. Curation verticale
Le coeur du problème peut s'énoncer ainsi : Débarrassés des contraintes liées aux coûts de reproduction des supports, les individus ne font que substituer une logique de curation verticale à une curation horizontale.
Ils décident des contenus de leur journal après avoir longtemps acheté des journaux qui décidaient leur contenu pour eux. Et deviennent ainsi libres de rassembler tous les bons papiers, commentaires et vidéos relatifs à la révolution en Egypte, de les partager, mettre à jour et en débattre avec d'autres passionnés de géopolitique en ayant la liberté de laisser de côté les récents et honorifiques succès des handballeurs. 

A condition de reconnaître ces évolutions et de décider de les accompagner plutôt que de les combattre, les médias peuvent encore en retirer quelques substantiels avantages, par exemple par la monétisation d'espaces publicitaires ultra-ciblés, mais pas seulement. Ils peuvent également, comme le fait avec succès le Huffington Post, décider d'être aussi les meilleurs dans ce domaine et d'envisager à nouveau le travail journalistique comme un travail de veille, de tri, d'analyse, de sélection et de partage au service du lecteur. De curation, en somme.

Tunisie : La première révolution des Digital Natives ?

Les dictatures, plus que les autres Etats-nations, sont de plus en plus impuissantes à réguler les effets de la mondialisation et l'apparition de nouveaux citoyens, membres actifs et passionnés de réseaux sociaux transfrontaliers fondés autour des idées de la modernité.

Alors que la terre tunisienne fume encore et que l'issue du combat mené par ses habitants n'est pas encore totalement décidée, nombre d'analystes ont tenté d'en expliciter les caractères politiques et sociaux.
Tout en admettant la prééminence de ces aspects, il me semble utile d'y adjoindre une explication d'un autre ordre et qui compte certainement dans la dynamique d'une jeunesse lancée à toute vapeur vers son émancipation et son entrée dans le monde.

Sans aller jusqu'à dire que Facebook, Twitter ou les SMS ont fait la révolution - ce serait aussi idiot que de dire que le téléphone a permis à l'Inde d'acquérir son indépendance ou que l'automobile a permis de renverser les tsars de Russie, il paraît évident que l'utilisation répandue de la toile et des réseaux sociaux a largement contribué à l'établissement d'une conscience nouvelle d'une jeunesse tunisienne interconnectée et marchant au diapason des autres jeunesses du monde.
Cette transition culturelle opérée dans les consciences des contemporains de l'ère numérique, les Digital Natives, n'a pas été comprise par les pouvoirs politiques, de Tunisie ou d'ailleurs, prisonniers d'un autre temps finalement pas très lointain de celui des caravelles et des lampes à huile. Un temps où les revendications de liberté, d'éducation et d'accomplissement de soi étaient toujours liées à un territoire géographique délimité par des frontières. 

De façon générale, si les élites politiques ainsi que nombre d'analystes ressassent à longueur d'année et à juste titre que le monde a changé, elles ne comprennent que partiellement leur propos en restreignant leur observation à des indicateurs quantitatifs et économiques, et en refusant d'examiner d'autres conséquences sûrement plus définitives de la mondialisation.

Pour ne pas vouloir ou savoir prendre en compte les inductions culturelles de la mondialisation, ces élites n'ont pas encore compris que les peuples de Tunisie, de Chine ou de Madagascar n'ont jamais été aussi instruits et conscients du monde qui leur est proposé. Qu'ils n'ont jamais été aussi connectés et informés, vivants du "temps réel", participants à l'édification d'un nouveau système complexe. Et que si ces peuples se sont débarrassé des dirigeants tunisiens, coupables d'avoir complètement ignoré la nature des changements profonds dans l'identité mondialisée des nouvelles générations, ils devraient rapidement se tourner vers d'autres gouvernants tout aussi ignorants du monde dans lequel ils vivent.

Tunisia's bitter cyberwar (AlJazeera)
The first twitter revolution? (Foreign Policy) 
Tweeting Tyrants out of Tunisia: Global Internet at its best (Wired) 
@Nawaat (Twitter)

Delicious et la fin du 2.0

Il y a une semaine juste, la nouvelle avait fait le tour du Web en quelques heures. Un slide volé chez Yahoo montrait que la firme américaine allait laisser tomber plusieurs services, MyBlogLog, AltaVista, et surtout Delicious.

Pour les nouveaux arrivés ou pour ceux qui ont une culture Web honnête mais limitée, Delicious est un service distant de collection de signets qui permet d'avoir accès à l'ensemble de sa bibliothèque de Bookmarks, tagguée et organisée, depuis n'importe quel endroit connecté au Net. Créé en 2003 par Joshua Schachter, le service connaît un succès foudroyant et il est racheté deux ans plus tard par Yahoo pour une somme estimée entre 11 et 22 millions de dollars. 
En 2008, le site compte 5.8 millions de membres et recense près de 180 millions de signets.
En 2010, et après l'avoir indiscutablement freiné dans sa dynamique et ses velléités d'innovation, Yahoo s'en débarrasse.

Au-delà des frayeurs causées par la possible perte de milliers de signets pour ce qui me concerne et de dizaines de milliers pour d'autres, c'est une annonce fortement symbolique pour au moins deux raisons.

La fin du 2.0

La première est qu'elle signe la fin de ce que l'on a appelé le Web 2.0, moment historique qui correspond à une transformation des usages vers un projet plus collaboratif où les utilisateurs du Web ne sont plus de simples visiteurs mais des collaborateurs qui s'investissent spontanément dans la production de contenus. 
Avec d'autres, dont Flickr également racheté par Yahoo, Delicious porte haut les espoirs d'un espace partagé et pas tout à fait commercial. Le site devient rapidement une véritable caverne d'Ali Baba pour ce qui devient le "Web caché". Ici, l'on trouve tout ce qui n'apparaît pas dans le top 5 des réponses Google mais qui n'en est pas moins pertinent. Des communautés s'y créent et c'est un alter-google, sans algorithmes, humain et extrêmement intelligent, qui s'y constitue et prospère avec discrétion.   

Et là, la politique de Yahoo peut poser question, tant il est évident qu'elle a sabordé sciemment cette start-up pour l'abandonner sur le bord de la route cinq ans plus tard. Car Yahoo n'a jamais essayé de faire progresser le service, grosso modo le même qu'en 2005 voire légèrement moins bon après l'ajout de fonctionnalités discutables, et n'a jamais proposé de service payant auxquels des centaines d'utilisateurs sont néanmoins prêts à souscrire et qu'ils réclament même, pour peu que le service continue...

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Les déçus de Delicious ont d'ailleurs compris que Flickr, l'autre trésor du groupe, pourrait être également visé à terme. Flickr c'est des dizaines de millions de personnes accrocs à un service de partage de photos organisé en plusieurs communautés très fortes et articulées autour d'une passion, s'échangeant trucs et astuces, proposant des services, et se rencontrant physiquement de façon fréquente.

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La politique menée par Carol Bartz au sein de Yahoo, très agressive commercialement, fait peu de cas de ces communautés qui assistent au naufrage lent mais sûr d'un service qu'elles adorent et auquel elles attachent un très grand prix. Certes, il serait ahurissant que Flickr soit liquidé à court terme, mais le site voit arriver autour de lui une nouvelle concurrence (Instagram, facebook, et autres) contre laquelle il essaye peu ou rien.

Se faire racheter par Yahoo apparaissant comme une consécration il y a encore deux ans, tant cette entreprise, en plus du cash non négligeable qu'elle réservait aux développeurs de nouvelles applications, promettait de nouveaux débouchés et de nouveaux horizons pour un Web toujours plus innovant. N'estimait-on pas alors que Zuckerberg faisait un périlleux pari en refusant le milliard de dollars proposé par Yahoo ?
Il n'en est plus rien, et la perte pour Yahoo, coupable d'avoir raté le pari du 2.0, est aujourd'hui assez considérable.

Les questions liées au 3.0

La seconde concerne l'avenir du Web, le Web 3.0, ou encore Web², Web au carré, Web squared, peu importe.
Conceptualisée par les deux penseurs du net, Tim O'Reilly et John Battelle, cette évolution du Web parie sur une agrégation indépendante des zillions de métadonnées qui s'échangent chaque jour sur le Web.
Dans le Web 3.0, ce sont des programmes auto-apprenants qui surveillent les flux et compilent les données pour proposer de nouveaux services sur un marché personnel et professionnel qu'on estime gigantesque.
Cette évolution s'appuie toutefois sur une hypothèse, c'est que ces données sont ouvertes et disponibles en permanence et suppose donc que ce que l'on appelle le Cloud Computing (nuage de données en français) soit généralisé.
C'est un peu ce qu'ambitionne Google avec son nouveau système d'exploitation Chrome OS annoncé comme révolutionnaire (il ne pourrait d'ailleurs en être autrement de la part de Google) et qui propose de gérer l'ensemble des données personnelles de M. tout le monde via un simple navigateur Web.
Idéal pour accompagner le développement de Notebook et autres tablettes moins généreuses en espace que les terminaux traditionnels, le succès de Chrome OS est intimement lié aux services dans les nuages de Google (messagerie, Google docs, groupes, etc.).
Alors qu'il est encore possible aujourd'hui de lancer une application sur le Web et de la faire tourner avec des données (texte, graphes, musique, photos, vidéos, ...) que l'on stocke dans un endroit précis sur son micro-ordinateur, cela sera de plus en plus difficile dans le futur si l'on accepte la logique et les conditions commerciales de Google & Co., qui rappelons-le usent volontiers de l'argument de la gratuité...

La disparition de Delicious et la menace qui plane sur Flickr peuvent dés lors être interprétées comme les arguments négatifs visibles pour les millions d'usagers du Web et rappellent une nouvelle fois le caractère crucial des notions de protection de données.
Ce ne sera pas la dernière.

 

Consommation et consommateurs en 2011

Comme chaque année à cette période, une quantité de bilans et d'études prospectives, plus ou moins sérieuses et crédibles, est publiée.  

Parmi les plus intéressantes, je ne manque jamais de me reporter aux tendances de consommation de Trendwatching, que je considère comme une bonne base pour stimuler et orienter les réflexions créatives.

Et sur les 11 tendances dégagées pour cette édition 2011 et dont je recommande vivement la lecture, j'en ai retenu 5 en particulier, certes pas trop révolutionnaires mais qui illustrent à mes yeux des mouvements de fond partis pour s'installer dans la durée :

Le Marketing de bienveillance

On a tellement dit aux marques qu'elles devaient surtout prêter l'oreille à ce qui se disait et s'échangeait sur les réseaux sociaux, qu'elles devaient développer une attention constante et bienveillante à destination de leurs clients ou possibles futurs clients, que ça a fini par arriver.

Aujourd'hui, et à condition d'être suffisamment réactives, les marques tracent les statuts facebook ou les twitts d'utilisateurs excédés et frustrés par les services et produits proposés par la concurrence (une mauvaise connexion wifi chez McDo, un livreur exagérément en retard) pour se faire bien voir...

Cette attitude empathique devrait s'accélérer en 2011 où l'on va voir se généraliser les attentions et gestes capables de créer la surprise et faire la différence dans l'esprit des individus.

La stratégie de prix différenciés

Le développement de réseaux alternatifs ( qui peuvent aussi parfois prendre la forme d'un simple groupe privé sur Facebook ), la possibilité technologique de comparer les prix par un rapide scan de code-barre sur son smartphone et la nouvelle popularité des coupons et offres exceptionnelles, font qu'on ne s'étonnera plus de voir des prix différents s'afficher selon le profil de l'acheteur, sa localisation ou l'intensité de l'utilité qu'il est censé accorder à un produit en particulier.

Le succès actuel de Groupon vient d'ailleurs prouver qu'acheter bon marché est surtout devenu synonyme de bien acheter. 

Le "Made for BRIC"

L'émergence et la croissance prometteuse de marchés intérieurs de tailles encore jamais vues en Chine, Inde, Brésil, Russie et autres pays gagnants de la mondialisation, n'allait pas laisser longtemps insensibles les grandes marques, qui ont compris tout l'intérêt qu'elles pouvaient retirer de cette redistribution des cartes sur la plannisphère de la consommation.

Dior, Hermès (via Shang Xia), Chloé ou encore BMW sont déjà fortement engagées dans une stratégie de développement de produits spécifiques ou adaptés à ces nouveaux marchés.

Les social-listes

Après les moteurs de recherche, les listes de nouveautés et de meilleures ventes, un grand nombre d'achats se fait à la suite d'une visite sur la page d'un ami ou d'un anonyme qui conseille tel ou tel autre produit. Et aujourd'hui et de plus en plus, les gens disent qu'ils aiment ou détestent, classent, commentent, s'abonnent, enrichissent, recommandent, ce qu'il ont vu, lu ou entendu, sur la toile ou ailleurs.
Twitter, Flickr ou Facebook mais également de nouvelles plateformes de curation 
pas purement algorithmiques et fondées sur des avis humains comme Pearltrees, Curated.by, Scoop.it, Amplify ou senscritique.com voient le jour.
Pour le plus grand bonheur des marques. Ou leur plus grand malheur.

L'Eco-supériorité

La prise de conscience de la limitation des ressources naturelles a donné un nouvel élan aux comportements écologiques. Las, les produits verts sont souvent jugés soit trop chers, soit de qualité nettement insuffisante, pour satisfaire le confort d'une majorité de personnes pourtant prête à bien faire.

Cela ne devrait plus trop être le cas. 

La tentation du simple Green Washing tendant à s'effacer au profit d'une volonté stratégique de promouvoir de nouveaux produits moins consommateurs d'énergie, plus respectueux de l'environnement et conformes à la multitude de nouvelles normes, font que désormais les meilleures équipes de conception seront chargées de développer les produits les plus verts et que l'écologique ne se fera plus forcément au détriment de la qualité.

La logique de l'accès

Pas franchement nouveau comme concept puisqu'il date d'au moins 2000 ( Cf. Jeremy Rifkin, L'âge de l'accès). Avec l'essor des nuages de données notamment, la tendance devrait se confirmer en 2011, où les marchés devraient de plus en plus laisser la place aux réseaux, les biens aux services, les vendeurs aux prestataires, et les acheteurs aux utilisateurs.

Illustrée par les exemples de l'Autolib ou de la vidéo à la demande sur sa tv, cette nouvelle façon de consommer signifie que chacun devra dorénavant se "connecter" pour accéder aux loisirs, aux transports, à l'éducation ou même à ses propres données.

11 crucial consumer trends for 2011 (Trendwatching.com)

Le monde selon WikiLeaks

Wikileaks

Nouvelle querelle entre les anciens et les modernes assaisonnée au goût du jour ? Ou ultimes soubresauts d'un Internet libertaire désormais prié d'abandonner ses ambitions d'extra-territorialité et de rentrer dans le rang d'une société ordonnée par les Etats-puissance de la planère ? L'épisode WikiLeaks vient à point nommé pour rappeler ce qu'Internet est capable de changer dans notre rapport au pouvoir et à l'information.

L'âpreté des attaques portées par les gouvernements d'une part et la ferveur des soutiens au site WikiLeaks et à son fondateur d'autre part, ne laissent aucun doute sur la gravité émotionnelle de la situation : Sans en avoir nécessairement conscience, les acteurs de la scène sont en train de négocier les termes de notre avenir, dictatorial parce que totalement transparent ou totalitaire parce qu'abusivement secret, c'est selon les points de vue et souvent sans nuances.

Alors que 700 cables diplomatiques sur 250 000 ont été rendus publiques, la quantité d'informations confidentielles déposées sur la place publique dépasse tout ce que nous connaissons en termes de révélations de secrets, hors temps de guerre. Que cette information soit accessible pour l'ensemble des citoyens du monde est nouveau. Et qu'une telle quantité soit en circulation libre entraîne forcément une dose de désordre au moment où il apparaît évident que les gouvernements n'ont pas encore réussi à définir correctement les responsabilités qui doivent être mises en jeu face à cette nouvelle situation. 

Si les commentateurs et analystes ont rapidement sauté sur le sujet pour reprendre leurs vieilles antiennes au sujet d'une transparence, ardemment souhaitée ou au contraire profondément abhorrée, ils sont peu nombreux à avoir vu avec précision deux éléments pourtant centraux.

1. Que la rengaine Orwellienne est aujourd'hui partiellement dépassée et que le discours de la domination totalitaire d'un Big Brother comblé dans son désir de domination par l'apparition des nouvelles technologies ne tient pas. En effet, Big Brother ne nous regarde pas, c'est nous qui regardons Big Brother.
We are watching Big Brother, pouvons-nous dire à chaque coin de rue.

Dés lors, nous ne devons pas être choqués outremesure du fait de voir les Etats recourir aux moyens les plus extrêmes pour interdire ce que nous refusons pour nous-mêmes. Reconnaître que le secret diplomatique doit rester un secret, peut ensuite servir de façon très utile pour l'extension de cette reconnaissance à d'autres domaines que nous entendons nous, citoyens lambda, conserver secrets. Le maintien d'un droit à une vie privée, la préservation de secrets bancaires, médicaux, industriels, doit rester une priorité dans les combats à mener dans une société de l'information soumise de plus en plus aux ambitions de géants économiques disposant de larges moyens technologiques et d'investigation, Google, Apple ou Facebook, pour en citer quelques-uns.
 

2. Que l'information sans une juste contextualisation préalable est une arme à multiples tranchants dont nous ne pouvons pas prédire les comportements. Julian Assange, informaticien et non journaliste de métier ou de formation, a effectivement pris des précautions en proposant une intermédiation journalistique de la part du NYT, du Guardian, d'El Pais, du Monde et de Der Spiegel, mais ce choix est loin d’être parfait et ne peut pas ne pas soulever de légitimes questions si l'on songe que ces 5 titres appartiennent tous à une culture dominante occidentale (pour aller vite) et qu'aucun quotidien asiatique, arabe, africain ou latino-américain n'a été sollicité pour effectuer le travail de filtrage et de sélection.
Un choix qu'on peut considérer comme aberrant au moment où l'on assiste à un rééquilibrage culturel généralisé et qui ne devrait plus tarder à engendrer méfiances et contre-informations de la part du reste du monde.
En effet, c’est au nom de quels principes et de quels intérêts (et au profit de qui, surtout) que ceci ou cela doit être protégé et pas le reste ?  

Et à supposer que les filtres retenus soient opérants, ils ne prémunissent en rien contre le rapprochement ultérieur d'informations éloignées mais dont la lecture simultanée et déductive peut entraîner des effets non prévus et néfastes à la sécurité des personnes que l'on veut protéger...

Faute de préparation, tout le monde improvise cahin-caha des réponses incomplètes face à l'apparition de nouveaux paramètres nés de la transition de nos sociétés vers un monde globalisé et numérique.


Ces réponses, sauf exception, montrent que nous ne savons toujours pas quoi penser de la vision qu’Assange partage avec Zuckerberg et d'autres, sur le fait qu'un monde meilleur serait un monde à livre ouvert où nos actes et paroles ne supporteraient plus d'être privées et où la confidentialité et le secret n'auraient plus lieu d'être.
Et ça, c'est franchement inquiétant.

Russie 2018 et Qatar 2022

C'est hier, jeudi 2 décembre 2010, que la FIFA après un long et copieux déjeuner a voté pour l'attribution des deux prochaines coupes du monde de football.
Et surprise, c'est la Russie et le Qatar, qui sont confortablement désignés pour organiser les éditions 2018 et 2022 de la plus populaire des compétitions internationales.

A l'instar de la fraîche expérience sud-africaine, l'organisation de tels événements peut s'interpréter principalement comme une opération de communication visant à doter les pays d'une image positive et attractive.
Et globalisation oblige, la concurrence pour abriter ces événements devient de plus en plus disputée et lourde de conséquences en cas d'échec, comme peut en attester la déception anglaise péniblement contenue à la lecture du verdict.

Russie
Concernant la Russie, la coupe du monde 2018 arrive à point nommé après les J.O. d'hiver de Sotchi 2014 pour affirmer son ouverture au monde et tenter de casser une trop grande dépendance aux hydrocarbures mise à mal par la récente crise financière, au moment où ses détracteurs brandissent les terribles chiffres de la criminalité et de la corruption ( la Russie est classée 154e sur 178 pays notés par Transparency International...) pour s'inquiéter d'une confiscation des recettes par une mafia déjà omniprésente.

Qatar
Pour le petit Qatar d'un million d'habitants, la situation est autre.
Pays pétrolier également, et vivant quasi exclusivement de cette rente, il anticipe intelligemment à coup de pétro-dollars l'après-hydrocarbures et tente de diversifier son économie en même temps qu'il se positionne par rapport aux autres pays de la région.
Sa désignation comme pays hôte pour 2022 est une occasion unique pour faire décoller de façon simultanée ses trois principaux objectifs : Affirmer la prédominance d'Al Jazeera sur les groupes média des autres pays arabes, Arabie en tête, continuer sa politique d'investissements massifs dans le sport, et exister en tant que hub dans une région particulièrement concurrentielle en la matière.

Qu'il puisse faire jusqu'à 50 degrés, que 9 stades et toute l'infrastructure d'accueil soient encore à construire ( de façon écologique et responsable !), que le Qatar ne se soit jamais qualifié pour une coupe du monde ou encore que les inspecteurs de la Fifa aient récemment jugé cette candidature comme la plus mauvaise de toutes, n'apparaissent plus alors que comme des anecdotes dans l'écriture d'une success story gagnée d'avance.

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Libération confie ses clés à des philosophes : une fausse idée

La rédaction de Libération confie ce jour les clés du journal à une cinquantaine de philosophes, "à charge pour eux de raconter l'actualité à leur manière."

Cette idée semble alléchante, faite pour amener l'esprit libre et avide de connaissances à débourser son euro et quelques centimes pour prendre de la hauteur par rapport à une actualité obsédée par les millimètres de neige observés ci et là. 

Elle ne l'est pourtant pas, et confier les clés de l'actualité à des philosophes ressemblerait presque à un oxymore. Ces amoureux de la sagesse, ces princes du doute, n'apparaissent en effet plus aux yeux du public, au moins depuis Kraus, les plus aptes à s'emparer des faits d'actualité, de dimension tantôt trop insignifiante, tantôt trop imposante, pour les soumettre ensuite à l'épreuve intangible d'un nombre maximal de signes à respecter ou d'un nombre minimal d'exemplaires à vendre. Non, pour ça il y a des journalistes, professionnels experts et dévoués, lorsqu'il s'en trouve.

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Car l'honnête et bon journaliste est certes rare mais il reste nécessaire à la respiration de nos démocraties (comme le prouve peut-être l'épisode WikiLeaks sur lequel je reviendrai très prochainement ) et n'est ni réduction mercantile du monde, ni prostitution de la langue, n'en déplaise à Kraus. Il est le signe immédiatement visible d'une société libre dans son expression et dans son contrôle des pouvoirs et il est aussi l'influenceur le plus constant, le plus éclairé dans ses choix et critiques.
Alors, l'actualité aux philosophes ? Certes non ! comme dirait Musil dans son Homme sans qualités ... 

S’il vivait encore, Platon […] serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut-être créée, échangée, affinée une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu’il n’a jamais connue, et où tout un état-major de démiurges est prêt à en mesurer dans l’instant la teneur en esprit et en réalité.
Il aurait deviné dans une rédaction de journal ce topos ouranios, ce céleste lieu des idées dont il a évoqué l’existence si intensément qu’aujourd’hui encore tout honnête homme se sent idéaliste quand il parle à ses enfants ou à ses employés. 
S’il survenait brusquement aujourd’hui dans une salle de rédaction et réussissait à prouver qu’il est bien Platon, le grand écrivain mort il y a plus de deux mille ans, il ferait évidemment sensation et obtiendrait d’excellents contrats. 
S’il se révélait capable, ensuite, d’écrire en l’espace de trois semaines un volume d’impressions philosophiques de voyages et un ou deux milliers de ses célèbres nouvelles, peut-être même d’adapter pour le cinéma l’une ou l’autre de ses œuvres anciennes, on peut être assuré que ses affaires iraient le mieux du monde pendant quelques temps. 
Mais aussitôt que l’actualité de son retour serait passée, si M. Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ces célèbres idées qui n’ont jamais vraiment réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative (léger et brillant, autant que possible, dans un style moins embarrassé, par égard pour ses lecteurs) ; et le rédacteur de ladite page ajouterait qu’il ne peut malheureusement pas accepter de collaboration de cet ordre plus d’une fois par mois, eu égard au grand nombre d’écrivains de talent. Ces deux messieurs auraient alors le sentiment d’avoir beaucoup fait pour un homme qui, pour être le Nestor des publicistes européens, n’en était pas moins un peu dépassé et, comme valeur d’actualité, ne pouvait être comparé disons à un Paul Arnheim.

Prévoir l'imprévisible

Traditionnellement en butte à différents risques, stratégiques, financiers  et opérationnels, l’entreprise moderne doit aujourd'hui composer avec d’autres risques dits aléatoires. Elle doit accepter que l’imprévu devienne un élément permanent de son environnement et doit améliorer ses capacités de prévision et d’anticipation. Elle doit également mieux se préparer à encaisser les chocs et s’adapter aux changements imprévus, rapides et incessants de son environnement.

Le concept de « Surprise stratégique » est encore peu utilisé en France mais il y a de fortes chances pour que cette situation change à l’heure où progrès technologiques, globalisation et intensification des échanges, font que la quantité d’informations à destination des organisations et des individus ne cesse de s’amplifier, multipliant par le même coup leur exposition aux possibles surprises.

Qu’entend-on par surprise ?

Il s’agit de la survenue d’un évènement imprévu ou considéré comme très improbable, aux conséquences décisives pour la stratégie d’entreprise et sa politique de communication.
La surprise stratégique peut avoir plusieurs causes, et nous en citerons quatre :

  • Lorsque les informations nécessaires à la prévision de l’événement n’existent pas.
  • Lorsque les informations existent mais qu’elles sont noyées dans ce que l’on nomme « le bruit »,
  • Lorsque les informations sont également accessibles mais qu’elles sont disséminées par bouts au sein de l’organisation et qu’elles sont peu ou mal rapprochées,
  • Et enfin, lorsque sous le coup de filtres cognitifs divers, les responsables et décisionnaires refusent de prendre au sérieux des signaux qu’ils jugent peu dignes d’importance, ce cas étant beaucoup plus fréquent qu’il n’y paraîtrait de prime abord.

La surprise stratégique peut donc ainsi être un problème de renseignement, un problème d’analyse, un problème de fonctionnement des différents services au sein de l’entreprise, ou un problème d’imagination.

Comment mieux s’y préparer

Si l’on observe attentivement l’actualité économique de ces dernières années, il paraît évident que la surprise stratégique est en train de devenir un élément structurant de l’environnement des entreprises globalisées et que les ruptures stratégiques vont aller se multipliant.
En effet, plusieurs faits viennent renforcer ce constat :

  • L’augmentation du nombre d’acteurs économiques significatifs à l’échelle monde,
  • La multiplication de moyens nouveaux (techniques, technologiques, financiers, etc.) capables de provoquer la surprise,
  • L'interconnection croissante des entreprises avec le monde extérieur, les rendant de plus en plus vulnérables,
  • Le développement d'une culture d’ouverture, de multiplication et de superposition de réseaux, au niveau du groupe ou de l’individu, qui les rendent d’autant plus vulnérables.

Pour s’adapter à un monde dans lequel la surprise stratégique sera de plus en plus fréquente, il convient d’adapter non seulement ses instruments mais aussi tous les éléments qui relèvent de la culture même de l’organisation.

Eviter et anticiper la surprise stratégique

Il convient ainsi de se mettre en mesure de percevoir, de collecter et d’analyser l’ensemble des signaux émis par l’environnement et d’en tirer les enseignements nécessaires. Plusieurs actions peuvent être prévues :

  • Renforcer les capacités d’intelligence de l’entreprise, tant du point de vue technique qu’humain
  • Agir sur la circulation de l’information, de façon verticale et horizontale, entre les individus et les départements au sein de l’entreprise
  • Améliorer les capacités d’analyse des données
  • Améliorer l’exploitation des données ouvertes, disponibles dans le domaine public et notamment sur Internet.
  • Et, enfin et surtout, une action en laquelle je crois particulièrement, et qui consiste à recourir à la prospective et à l’écriture de scénarios, qui permettront de « penser l’impensable » et qui pourront aider à la remise en cause des certitudes acquises, souvent aveuglantes. Cette démarche, popularisée par le groupe Shell et injustement confondue avec les efforts de prévision, est aujourd’hui largement sous-utilisée en entreprise et mérite d’être systématisée dans les départements de stratégie, voire au sein des directions générales.

L’utilisation des scénarios et de la prospective ne permettra pas d’éviter à 100% la surprise, d’en connaître avec précision le moment, le lieu et les modalités, mais lorsqu’elle ne pourra pas identifier par avance la nature et les caractéristiques de la menace, elle permettra tout au moins une meilleure agilité et une anticipation des comportements et réflexes à avoir en situation de crise.

Adaptabilité et résilience

L’identification de la surprise stratégique potentielle réussie, l’entreprise doit permettre à ses salariés de faire face à ses conséquences.
Elle pourra le faire en deux temps :
Dans un premier lieu, elle veillera à améliorer son adaptabilité et à mettre en place une nouvelle organisation capable de prendre en compte et de faire face à la surprise stratégique ; la gestion de la surprise sera alors une activité habituelle, quotidienne, construite sur des structures à la flexibilité renforcée, décloisonnées et entraînées.
Puis elle devra dans un second temps travailler à renforcer sa résilience, c’est-à-dire sa capacité à encaisser les chocs et à revenir rapidement à un état de fonctionnement normal.

La gestion de la surprise stratégique est en train de devenir un enjeu vital pour les organisations :
Les menaces sont globales et plus variées que jamais et les traditionnels efforts de veille de l’entreprise d’hier, académiques, méthodiques et linéaires ne peuvent plus grand-chose face à un nouvel environnement globalisé, dépendant désormais d’une pluralité de paramètres aussi flous et insaisissables, moins prévisibles et plus menaçants.
Il est grand temps pour l’entreprise du XXIème siècle de mieux connaître son environnement.

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